L'intelligence collective (IC) est une nouvelle discipline de recherche. Elle a pour objet d’observer le vivant social (humain, animal, végétal), et de comprendre quelles formes d'intelligence permettent à des collectifs d'exister en tant que qu'entité cohérente et unifiée.
Pour donner une définition rapide, l'intelligence collective est la capacité d'un groupe d'individus à projeter ou anticiper un avenir, et y parvenir en contexte complexe.
Au-delà de l'intelligence pure -- aptitudes opérationnelles et organisationnelles observables objectivement -- nous nous intéressons également à la conscience et la sagesse collectives, qui nous emmènent dans l'espace subjectif de l'être.
La conscience collective est l'expérience de reliance à une « âme groupe », que l'on nourrit et qui nous nourrit. Expérience tellement forte que nous la recherchons de différentes manières : un groupe de musique, une équipe de sport, l'armée, le travail... quitte parfois à en perdre sa souveraineté.
Sagesse collective, car au-delà de la reliance au groupe, nous nous intéressons à ce qui est beau, bon et vrai. Vue ainsi, la sagesse est un état de conscience, une expérience de transcendance [1], lorsque l'on se sent connecté à une source qui guide et inspire, ce qui nous emmène au-delà des seules capacités cognitives.
Pour faire simple, nous réunirons l'intelligence, la conscience et la sagesse collectives sous une seule bannière -- l'intelligence collective -- en nous rappelant bien qu'il s'agit d'un domaine plus vaste que les seuls aspects cognitifs et opératoires.
L'approche de l'intelligence collective est particulièrement intéressante à notre époque, alors que notre humanité se trouve en pleine mutation.
Cette mutation est déjà largement observable : il suffit de se plonger dans Internet pour constater que la société civile a déjà constitué des collectifs (réseaux et médias sociaux, organisations distribuées...) dont la taille dépasse bien souvent celle de grandes nations. Ces organisations prennent le pas sur les formes classiques que nous connaissons depuis toujours (entreprises, gouvernements, administrations...). Les élections américaines qui ont porté Obama au pouvoir ont clairement montré au grand jour cette transition, ce n'est pourtant que la partie émergée de l'iceberg.
Santé et bien-être ne sont pas une affaire individuelle, ils s'inscrivent d'abord dans le contexte social. La santé de notre corps dépend de l'alimentation, de l'environnement, des rituels d'hygiène inscrits dans les codes sociaux, des infrastructures sanitaires et médicales. Notre santé psychique et émotionnelle se trouve intimement mêlée au social et au culturel. Quant à notre bien-être dans son ensemble, il se joue dans une constante interaction avec la matrice spirituelle de notre société. On peut être en bonne santé physiologique, intellectuelle et mentale, et pourtant en proie au pire mal-être spirituel, ce qui bien entendu impacte le physique en retour. A contrario, on peut être sur son lit de mort, et trouver calme et sérénité, une fois que l'esprit a enfin pu embrasser une réalité plus vaste que la seule destruction nihiliste et absurde du soi.
Ces différents espaces de l'être -- corps, mental, esprit (body, mind, spirit en anglais) [2] ont chacun leur réalité et dynamique propres. En nous ces plans peuvent opérer en harmonie, ou de manière indépendante et cacophonique. C'est dans ces déphasages que la souffrance s'installe, et nous allons voir que cela est loin d'être une affaire individuelle.
Ces différents niveaux -- corps, mental, esprit -- sont sociaux. L'intelligence collective pose un éclairage nouveau sur la façon dont ils interagissent de personne à personne. Comment les investissons-nous ou les censurons-nous dans la sphère sociale ? Comment la matrice sociétale et la culture opèrent-elles en retour pour les confiner ou les émanciper ?
Les formes d'intelligence collective dans lesquelles nous baignons jouent un rôle déterminant, c'est pourquoi il est crucial d'en comprendre les fondamentaux.
Quatre grandes formes d'IC ont été identifiées à ce jour : l'IC originelle, l'IC en essaim, l'IC pyramidale et l'IC globale.
Écartons d'emblée l'IC en essaim qui concerne essentiellement les insectes sociaux (fourmis, abeilles...), les grands troupeaux, les bans de poissons ou les nuages d'oiseaux. Elle ne concerne l'humain que dans des situations très particulières.
C'est d'elle que notre espèce humaine provient. Il s'agit d'un petit groupe d'individus (meute, famille, village, équipe...) en perception sensorielle directe les uns avec les autres, ce qui leur permet de s'actualiser sans cesse, dans leur être comme dans leur faire. Avec une propriété absolument fondamentale : chaque individu perçoit non seulement les autres -- ce qu'on appelle la transparence -- mais il possède également un sens du groupe en tant que Tout. Cette propriété a un nom : l'holoptisme. Ainsi chacun peut actualiser ses actions de manière autonome, il n'y a pas antagonisme entre souveraineté individuelle et cohésion collective. Un groupe de jazz doit son harmonie à cette merveilleuse propriété ; il fonctionne d'autant mieux que chacun de ses acteurs est pleinement dans sa souveraineté, sa zone d'expertise, son unicité.
Dans un groupe à IC originelle, lorsqu'il fonctionne bien, chaque plan de l'être -- corps, mental, esprit -- est socialement investi, en accord avec les autres. Notre corps, nos pensées, nos rêves, nos émotions, nos expériences spirituelles, notre inconscient, sont socialement vécus avec les autres.
Mais l'IC originelle a deux limitations : le nombre et la distance. Elle marche très bien pour un nombre limité d'acteurs (5, 20, 50 ? -- cela dépend des contextes), qui partagent un même espace sensoriel. L'humanité grandissante a dû trouver d'autres stratégies, qui ne sont pas sans conséquences sur la santé et le bien-être.
L'IC pyramidale est une merveilleuse stratégie sociale inventée par notre espèce pour répondre aux deux limites de l'IC originelle (nombre et distance). L'IC pyramidale caractérise encore aujourd'hui nos moyennes et grandes organisations : entreprises, gouvernements, administrations, armées, églises...
Sa clé de voûte ? L'écriture. En posant sur un support des symboles destinés à représenter la réalité, l'humanité s'est dotée d'une technologie qui l'affranchit des limites du nombre des participants et de la distance qui les sépare. L'écriture manipule la réalité. Par la logique des causes et des effets, elle permet de créer des avenirs pré-déterminés : « ici dans 5 ans il y a aura un bâtiment », « dans 3 ans nous aurons envahi le pays voisin », « dans 10 ans des hommes auront marché sur la lune ».... On compte le bétail, la surface des terres, on mesure le temps, on construit des machines, on rédige des contrats, on écrit des lois, on frappe et bat les monnaies, on organise les richesses, on prévoit pour la saison prochaine, on organise le travail et les ressources. Partout où s'est installée l'écriture sont nées les grandes civilisations, avec leurs travaux pharaoniques (IC pyramidale oblige), leurs expansions, leurs administrations, leurs guerres, leurs mythologies, leurs religions, leurs essors technologiques, pour le pire et le meilleur.
Comment rend-on l'avenir prévisible ? En minéralisant suffisamment le vivant de manière à limiter ses propriétés émergentes qui sont, par nature, imprévisibles. Mono-culture et villes minérales (pierre, bois taillé, terre...) en sont les premières marques, le vivant y est contenu et maîtrisé... Contrats de travail, définitions de poste, lois, codes sociaux, éducation, approche linéaire du temps (présent, passé, futur)... autant de structures dans lesquelles l'Homme a appris à se rendre lui-même prévisible, au prix d'un long apprentissage, sinon d'un véritable conditionnement. Il peut alors constituer des chaînes de commandement qui fonctionnent tels des engrenages de rôle à rôle. En entrée l'architecte dessine un plan, en bout de chaîne l'ouvrier pose la bonne pierre au bon endroit (si tout va bien). Quel que soit notre état émotionnel, quels que soient nos appels intérieurs, on est présent à 8h00 le lundi matin, coupé de soi s'il le faut, prévisible par contrat. Nous voici point nodal d'une matrice économique qui, en échange, est censée pourvoir à nos besoins fondamentaux.
En ce paradigme de l'IC pyramidale, ce qui engage les gens socialement les uns vis-à-vis des autres est moins l'être que le faire (contrats de travail, définition de poste, vision duelle du monde...). On y est hypertrophié dans le faire, sous-développé dans l'être, par éducation. Qui sort de l'école avec une profonde connaissance de soi, une compréhension intime de l'essence universelle ? Lié à la société par son faire, l'individu se retrouve seul en son être, en son immensité intérieure, incapable de se révéler à lui-même et aux autres. A coup de maintes distractions et addictions (nourriture, tabac, alcool, loisirs, objets, travail, carriérisme, tourisme, image) pourvues par l'économie consumériste, l'être entre en léthargie, pris dans la toile des modes, du consommable, du paraître, du prêt-à-penser. À l'univers infini de la création de soi comme Art et finalité, se substitue un univers catalogue. Stars, œuvres littéraires, films, destinations de voyage, plats préférés, idéologies politiques... il suffit de choisir. Ne nous y trompons pas : le nombre et la pluralité des choix ne sont que des Sirènes. De créateurs en herbe, nous voici devenus consommateurs, répétiteurs de cette conformité dont la matrice à intelligence collective pyramidale a tant besoin. Le système dévoile ici sa force de cohésion en tant que tout. Ici la (re)conquête de soi est une aventure solitaire, un choix individuel, qu'aucune institution ne viendra soutenir.
Tout n'irait finalement pas si mal si l'appel vers le Soi, sans cesse renié ou repoussé, n'avait pas des conséquences désastreuses sur la santé. Après des années de conformisme, la rupture arrive, brutale, parfois fatale. Divorce, licenciement, cancer, dépression, décès d'un être aimé... Le monde s'effondre, plus aucune matrice ne nous porte, nous voici face à nous-même. Quelle est notre nature véritable ? Corps et intériorité deviennent le terrain des batailles cosmiques. Éveil ou engourdissement ? Individuation ou conformisme ? Vérité ou croyances ? En dépit des apparences, ces batailles sont impersonnelles. La jeunesse s'évapore, santé et bien-être n'en reçoivent plus le nectar, les sirènes de la matrice se sont tues. Santé et bien-être doivent désormais se conquérir, et s'entretenir, dans la quête active de soi. En pleine vulnérabilité, nous portons inévitablement, fondamentalement à la rencontre de l'autre. Tous les plans de notre être -- corps, mental, esprit -- n'ont soif que d'une chose : se vivre pleinement, socialement, en totale intégrité. On grandit. Mais comment faire, alors que la société reste ancrée dans sa forme archaïque ?
Le temps, lui aussi, s'est quelque peu minéralisé. Sensoriellement perçu à partir des cycles rythmant la vie -- générations, saisons, astres -- chez les peuples premiers à IC originelle, il est devenu un artifice intellectuel, une flèche tendue vers un avenir cible, alors que l'horloge pulse vitesse, temps et distance. Coupés de l'écoute de nos cycles naturels, ce temps culturel, intellectuel et linéaire provoque une nouvelle scission entre être et faire. En abordant le temps par sa surface nous en oublions la profondeur. Ces surfaces de temps qu'il faut bien caser sur un agenda, mission impossible des gens « occupés », grisés d'importance, qui instrumentalisent leur être jusqu'à ce que maladie ou dépression un jour leur dise « non ! ». Lors des derniers souffles, ils retrouveront peut-être la profondeur ; ils comprendront alors combien quelques minutes vécues en absolue authenticité transforment une vie entière ; ils verront comment chaque seconde était porteuse d'éternité.
Finissons par cet autre aspect constitutif de l'IC pyramidale : la nécessité de se structurer autour d'une ressource rare. Toute rareté est un catalyseur de hiérarchies. Quelle est la ressource rare la plus universellement utilisée ? La monnaie. Indispensable à tous pour construire la richesse et vivre symbiotiquement, la monnaie se concentre dans les mains de quelques uns alors qu'elle déserte les mains des autres, donnant lieu à une féroce compétition pour rester dans le jeu social [3].
Le tribut est lourd :
Sans conteste, la monnaie rare, partie intégrante de l'intelligence collective pyramidale, est la première cause de mortalité au monde, loin devant toutes les autres.
Verre à moitié vide ou à moitié plein ? Les limitations des formes passées d'intelligence collective sont aussi un moteur d'évolution qui, aujourd'hui, stimule la naissance de l'intelligence collective globale.
Partout dans le monde nous voyons la société civile s'auto-organiser, se regrouper puis se disperser en nuages diffus ou réseaux globaux, parfois sur le long terme, parfois pour quelques heures. Cette nouvelle société fonctionne sur un mélange d'ordre et de chaos, d'émergence imprévisible et de structures déterministes. Ce sont des processus vivants, organiques, imprévisibles, réactifs, créatifs et pourtant très structurés. Pour en comprendre intuitivement le principe, il suffit de regarder un gland : nous sommes certains qu'il donnera un chêne (et pas un peuplier), mais personne ne saurait prédire la forme de ce chêne. Il s'agit d'une structure chaordique (chaos + ordre).
Les acteurs de l'IC globale sont impliqués à la fois dans la vie locale et globale, il n'y a plus d'antagonisme. Ils savent œuvrer en distance, en nombre, et s'actualiser autant dans l'être que dans le faire.
Chacun est relié à une pluralité de cercles. L'appartenance à des territoires (État-Nation, entreprise, ethnie, religion, parti politique, etc), comme au temps de l'IC pyramidale, n'a plus vraiment de sens. La souveraineté individuelle, la diversité des personnes, leur unicité, leur individuation sont constitutives de ce nouvel écosystème social, alors que le conformisme était constitutif de l'IC pyramidale.
La vie individuelle et sociale quitte enfin l'étroit canal du mental. Être avec soi, être avec les autres relève d'une démarche intégrale : corps, mental, esprit, masculin, féminin, émotions investissent l'espace social, en ligne comme dans la vie physique. Verrouillée avec la clé du positivisme, la porte vers la transcendance, voie vers la sagesse (religieuse comme laïque), se réouvre et se conjugue avec l'immanence.
Enfin, et ce n'est pas rien, les organisations à IC globale sont beaucoup plus efficaces que celles qui les ont précédées.
Ces nouvelles formes incarnées de la conscience reposent sur des innovations clés : les socialwares, bannière sous laquelle on trouve les logiciels en réseau permettant à un collectif de s'auto-organiser sans retomber dans les limites de l'IC pyramidale. Mémoire collective, holoptisme (afin de pouvoir déterminer ses propres actions en regard du tout), prise de décision, créativité, représentation et gestion des richesses, etc.
Vont bientôt entrer en jeu : les monnaies libres. La monnaie rare de l'IC pyramidale n'est antinomique de l'IC globale. Cette dernière a besoin de monnaies suffisantes et plurielles, qui vont devenir rapidement un nouveau langage de la richesse, individuelle et collective.
Nous avons vu que la relation intégrale avec les autres, impliquant tous les plans de l'être, est naturelle en contexte d'intelligence collective originelle. Vie intégrale rime avec santé et bien-être, avec la médecine intégrale associée qui embrasse, en un tout cohérent, des paradigmes qui avant s’opposaient (le psychologique au physiologique, l'allopathie à l'homéopathie, le corps à l'esprit, l'immanent au transcendant, etc). Mais l'intelligence collective originelle nous tient confinés au petit nombre, en proximité.
L'intelligence collective pyramidale a permis à des civilisations entières de s'organiser, mais au prix d'une forte négation de l'être, enfermé dans les moules de conformité [4], dominé par des élites, coupé de lui-même, de sa source, et des autres. Allégeance et conformisme sont de mise, alors qu'intégrité et souveraineté demeurent les utopies d'une société future. Ajoutons la rareté artificielle et la prédation, et les bénéfices de l'IC pyramidale se transforment aujourd'hui en poison qui pourrait bien coûter la vie à l'humanité.
Mais dans ses limites et souffrances, l'humanité n'est-elle pas somme toute en train d'accoucher d'elle-même ? L'IC globale, affranchie des maux et limitations des formes précédentes, semble donner accès à de nouveaux continents que la conscience va bientôt habiter, jusqu'à ce que, un jour, de nouveaux défis d'espèce se présentent. Une nouvelle civilisation, peut-être même une nouvelle forme du vivant, est en émergence.
Santé et bien-être de tous sont possibles, ici, sur notre petite planète. Nous n'en sommes peut-être pas si loin, à quelques respirations peut-être. Comment participer ? En écoutant l'appel de Soi, en suivant un développement intégral, individuel et social, en apprenant les usages de l'Internet et du socialware, en reliant le local et le global, en apprenant les mécanismes fondamentaux de l'intelligence collective.
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Notes :
[1] Immanence : ce que l'être construit en lui-même pour s'élever, se bonifier, se développer - Transcendance : ce qui descend en l'être et par une source extérieure et lui donne son caractère sacré (le Divin, Dieu, l'univers, la nature... peu importent les mots, qu'ils soient cultuels ou laïques).
[2] Corps, mental, esprit -- mind, body, spirit en anglais... il existe plein de façons différentes de cartographier et nommer ces étages de l'être. Les traditions orientales parlent du petit soi et du grand soi. Peu importe la carte, peu importent le nombre de courbes de niveau et le nom qu'on leur donne, le terrain -- l'expérience directe -- demeure le même. Un bon éclairage sur wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Soi_(spiritualité)
[3] On nomme ce phénomène l'effet Pareto. Il s'observe parfaitement dans le jeu du Monopoly, où les plus riches deviennent plus riches, et les plus pauvres deviennent plus pauvres, jusqu'à la mort collective du jeu (les plus riches sont aussi économiquement « morts » que les autres).
[4] Les « ismes » du XXème siècle certainement sont une des signatures les plus marquantes